Antilles en lutte : interview d'un sympathisant de la CNT

16/02/2009 09:43

Marcel réside à la Martinique et est sympathisant de la CNT. Il revient sur le
mouvement actuel aux Antilles et sur les raisons de la colère des populations de la
Martinique et de la Guadeloupe.

Quelle est la situation sociale dans les Antilles "françaises" ?

Le taux de chômage officiel est de 22% en Martinique. 8% de la population est au
RMI. Le secteur industriel est très limité dans les Antilles à cause des habitudes
venues de la politique coloniale. Il s?est agi - et il s?agit encore - d?acheter
tous les produits « finis » à la métropole et de ne produire sur place que des
matières premières, en l?occurrence la canne à sucre et quelques cultures
fruitières.

Le seul secteur industriel accepté est la fabrication du rhum . Après avoir été
longtemps propriétaires terriens, et véritables propriétaires des Antilles, les
békés - descendants des planteurs français blancs arrivés au XVIIe et XVIIIe siècle
- se sont aujourd?hui reconvertis essentiellement dans la grande distribution
(supermarchés et ventes d?automobiles) Une remarque cependant : le travail
industriel et son organisation, néanmoins, sont nés aux Antilles avant de voir le
jour en Grande-Bretagne. En effet, le sucre, dont le royaume de France se trouvait
le premier producteur du monde au XVIIIe siècle, avait entraîné des investissements
considérables pour l?époque aux Antilles mêmes. Lesquels ? Les meules et rouages,
la mécanique la plus moderne de l?époque étaient ainsi exportés, avec du personnel
qualifié venant d?abord d?Europe - jamais suffisant en nombre : il fallut faire
former des esclaves en métropole.

L?organisation du travail était basée sur une division qui rappelle le travail en
atelier du XIXe et du XXe siècle en Europe. Mais, comme d?ailleurs en Angleterre,
il n?était pas facile de recruter le personnel nombreux nécessaire, la solution la
plus efficace et la plus cynique revenait donc à aller capturer des esclaves et à
les transporter jusque dans les Caraïbes. Dans l?exploitation, le sang et
l?horreur, s?est formé là un creuset, un carrefour entre l?Europe, l?Afrique et
l?Amérique.


Qu?est ce qui a mis le feu aux poudres ?

Il y a naturellement une accumulation de ressentiment contre les Blancs, même si on
sait faire la part des choses. Le racisme anti-blanc est peu de chose à côté de ce
que doivent supporter les noirs en métropole.

Ce qui est vrai, par exemple, c?est qu?une entreprise, à qualification égale, entre
un noir et un blanc - souvent même si le blanc a moins de qualifications - choisit
généralement le Blanc. Même chose pour l?avancement de carrière ; comme par hasard
le Blanc grimpera plus vite les échelons que son collègue noir.

Mais actuellement ce qui a mis le feu aux poudres c?est simplement le coût de la
vie dans un pays où la moyenne des salaires est bien inférieure à ce qu?elle est en
France et où les prix des denrées essentielles sont souvent trois fois plus chers
qu?en métropole.


Quels sont les précédents en termes de luttes aux Antilles ?

Avant guerre le grand évènement social survient avec l?assassinat d?André Aliker,
le rédacteur du journal communiste « Justice » qui dénonçait la corruption et les
exactions des békés. Ses funérailles, en 1935, amèneront une foule immense tout le
long du cortège. Quelques mois plus tard, à la faveur du Front Populaire, le
premier syndicat est créé, la CGTM.

C?est de cette époque là que date les premières lois du Travail en Martinique, pas
souvent appliquées.

On se bornera ici - la liste serait longue ! -, évoquant les cinquante dernières
années en Martinique, à rappeler, les grèves et les émeutes de 1959, où les forces
de l?ordre feront acte d?une violence inouïe ouvrant le feu sur les manifestants.
Ce qui amènera le conseil municipal de Fort-de-France - dont le maire était Aimé
Césaire depuis 1945 - à évoquer la sécession d?avec la métropole. Enfin on évoquera
ici la répression de la grève des ouvriers de la bananes de février 1974, où,
d?hélicoptères,les CRS tirèrent sans sommation à la mitrailleuse sur les
manifestants. Il y eut plusieurs morts et blessés. Le chanteur Kolo Bart évoque
aujourd?hui avec talent ce dramatique évènement dont on vient de commémorer les 25
ans.


Quel est le panorama syndical à la Martinique ?

Il y a, comme en métropole, une multitude de confédérations. Mais elles sont en
général spécifiques à la Martinique. En Guadeloupe c?est un peu différent.

CGTM : Confédération Générale du Travail Martiniquaise, influencé au départ par les
communistes.

CSTM : Confédération Syndical des Travailleurs Martiniquais. Pulvar en était un
militant très actif.

CDMT : Confédération Démocratique Martiniquaise du Travail. Scission de la CFDT Son
leader est à la IVe Internationale (trotskyste - LCR). Met en avant la gestion
directe par les travailleurs eux-mêmes. Veut organiser un congrès des travailleurs
pour proposer un autre type de société.

UGTM : Union Générale des Travailleurs de Martinique. Indépendantiste,
anti-colonialiste. En essor, même s?il n?est pas au même niveau que l?UGTG de
Guadeloupe qui est devenu là-bas, semble t-il, la première force syndicale.

FO : même syndicat, rattaché à la métropole.

FEN-UNSA : le plus gros syndicat de l?enseignement (sauf dans le secondaire). Très
cogestionnaire.

FSU : minoritaire, sauf dans le secondaire avec le SNES.

CFDT : très minoritaire

SUD-PTT : très minoritaire

Comment s?organise le mouvement populaire en Martinique ?

Il y a les CNCP, comités de base de quartier, nationalistes et anti-colonialistes
très proche du MIM dont le leader, Alfred MARIE-JEANNE est président du Conseil
Régional.

Les syndicats quelque soit leur étiquette apparaissent relativement plus puissants
qu?en métropole. Et leur unité, dans l?action, se fait spontanément. Ce qui amène
vite une action de masse et une cohésion.

Quel est en particulier le poids du syndicalisme indépendantiste ? La spécificité
de ses revendications ?

Il a tendance à s?affirmer de plus en plus. Surtout à la Guadeloupe où l?UGTG a
recueilli 51% des suffrages aux élections prudhommales. Ses méthodes sont
radicales, rappelant celles du syndicalisme nord-américain. Il ne fait pas bon
s?opposer à la grève quand ils l?ont déclenché. Les commerçants et les patrons qui
n?obéissent pas à ses consignes le paient cher. Et en général on obtempère toujours
aux consignes de l?UGTG. A chaque grève ils incitent fermement les salariés qui ne
sont pas encore affiliés à prendre la carte .

L?UGTG, comme l?UGTM, mettent la culture et l?identité créole en avant, la lutte
contre le colonialisme et les békés. Ils veulent développer une polyculture
permettant d?atteindre l?auto-suffisance. Même chose pour l?industrie : créer sur
place ce qu?il nous manque.

Propos recueillis par Jérémie, SI de la CNT.


[entretien repris du site http://www.cnt-f.org/international ]
 

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